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Cela fait plusieurs fois en quelques jours que j’ai l’occasion de lire, ça et là, qu’il suffirait de laisser l’inflation faire son retour pour rendre indolore la dette publique. Ainsi, Yves Crozet dans son (très bon) article consacré à la dette sur Débat2007.fr : "Pour faire face [au surendettement des administrations publiques], il faudra peut-être accroître démesurément les impôts et/ou déprécier les dettes publiques en laissant resurgir une inflation dont le mérite principal est, selon la formule de Keynes « l'euthanasie du rentier »." Ou encore Gus chez Versac : "La dette publique peut également se rembourser grâce à l'inflation, qui a le grand mérite de ne pas trop peser sur les revenus du travail."
Je dois avouer que, si je n’ai pas réussi à me faire une religion définitive sur le sujet, j’ai quand même le sentiment qu’il s’agit là d’une idée qui se vérifiait dans le passé, mais qui n’a plus la même pertinence dans l’économie mondialisée et globalisée où nous vivons aujourd’hui. Etant bien incapable d'utiliser un modèle mathématique sophistiqué pouvant expliquer la relation entre inflation et dette (ce qui évitera sans doute de décourager tout de suite le lecteur), il ne me reste plus qu’à jouer les économistes littéraires pour tenter de m’expliquer.
Une idée qui se vérifiait dans le passé
On entend ou on lit souvent que, dans les années 1970 et jusqu’au début des années 80, l'inflation a permis aux ménages de rembourser sans douleur leurs dettes, notamment immobilières. Effectivement, mais ce n’est pas tant l’inflation que les augmentations de salaires fortes et fréquentes obtenues au cours de cette période qui sont à l’origine de ce phénomène d’allègement du poids de la dette. Il y avait en quelque sorte "sur-indexation" des salaires sur les prix (Cf. étude de la Dares), c’est-à-dire que les augmentations de salaire étaient supérieures à l’inflation (de 10 % à 20 % d’augmentation pour une inflation de 5 à 15 %). Donc, malgré des taux d’intérêt nominaux élevés, l’augmentation des salaires réels (i.e. diminués de l’inflation) allégeait presque chaque mois le poids des échéances de crédit. Période bénie pour ceux qui l’ont connue ! (les mêmes qui partent aujourd’hui à la retraite ? La fracture générationnelle pointe encore son nez…).
Est-il encore possible de laisser resurgir l’inflation ?
Avant même de savoir si un retour de l’inflation permettrait d’alléger le poids de l’endettement public, il faut se demander s’il est possible de laisser volontairement resurgir l’inflation, qui plus est dans sa forme traditionnelle, c’est-à-dire sous la forme d’une hausse générale des prix et des salaires ?
Rappelons les trois principales causes possibles de l’inflation : elle peut être "importée" (cas d’une hausse du prix des matières premières) ; elle peut résulter d’un déséquilibre entre l’offre et la demande de biens et services (lié par exemple à une augmentation des salaires) ; elle peut être générée par un excès de création monétaire (c’est la fameuse "planche à billets" qui fonctionne encore au sens propre du terme dans un pays comme le Zimbabwé).
On comprend aisément que la seule façon de favoriser volontairement un retour de l’inflation consisterait à ouvrir les vannes de la création monétaire. Or, que s’est-il passé au cours des cinq dernières années ? Dans la foulée de l’éclatement de la bulle Internet et du 11 septembre 2001, les banques centrales américaine et européenne ont ouvert en grand les vannes de la création monétaire en maintenant leurs taux directeurs à un niveau historiquement bas (plus le taux de refinancement offert par une banque centrale est faible, plus cela favorise la création monétaire). Ces politiques monétaires très accommodantes menées entre 2001 et 2004 aux Etats-Unis et encore récemment en Europe ont logiquement produit de l'inflation, mais surtout une inflation du prix des actifs : matières premières, immobilier et emprunts d'Etat (signalons au passage que cela a contribué à rendre la vie facile aux gouvernements qui accumulaient les déficits publics financés par endettement…).
La flambée des prix des matières premières et de l’immobilier a certes favorisé une légère accélération de l’inflation, mais le contexte de concurrence mondiale exacerbée par la montée en puissance des économies chinoise et indienne limite fortement la hausse des prix des autres produits, voire les fait diminuer. Cette concurrence oblige en outre les entreprises à comprimer leurs prix et donc leurs coûts. Il n’y a donc pas d’effet dit de "second tour" (i.e. de contagion des salaires par la hausse des prix de l’essence et du logement) qui pourrait entretenir ce début d’inflation.
Inflation et dette publique
Dans l’hypothèse où une accélération organisée et maîtrisée de l’inflation déjà présente resterait tout de même possible, quels effets pourrait-on en espérer sur nos 1.134 milliards d’euros de dette publique ?
L’augmentation du PIB en valeur qui s’ensuivrait aurait certes pour effet de faire diminuer la valeur relative de la dette publique, i.e. la dette publique en pourcentage du PIB. Toutefois, ce ratio n’a aucun sens au plan économique (un ratio ayant un sens aurait été celui comparant le montant de la dette publique à l’excédent budgétaire avant dépenses d’investissement, exprimant ainsi le nombre d’années que l’Etat mettra à rembourser ses dettes).
Plus significatif, les recettes de l’Etat devraient théoriquement augmenter (notamment la TVA), constituant alors autant de ressources supplémentaires pour rembourser la dette.
Enfin, les tenants d’une accélération de l’inflation pour alléger le poids de la dette publique, mettent en avant le fait que l’Etat s’endettant à taux fixe, le poids des intérêts seraient mécaniquement réduit par l’inflation. L’argument ne résiste pas à la confrontation aux mécanismes de financement de la dette publique. D’abord, si un ménage s’endette en une seule fois pour 15 ou 20 ans, il n’en va pas de même de l’Etat, qui renouvelle sa dette presque chaque mois, voire chaque semaine. Il subirait donc l’augmentation des taux à long terme qu’entraîne inévitablement toute accélération de l’inflation. Ensuite, l’Etat s’est beaucoup financé ces dernières années au moyen d’OATi (86,5 milliards d'euros d'encours à fin 2005), des obligations dont le taux servi est indexé sur … l’inflation ! L’Etat prendrait donc de plein fouet (à la fois sur ses émissions nouvelles et sur son stock d’obligations indexées sur l’inflation) sous la forme d’une augmentation du service de la dette (les intérêts à payer) les conséquences d’une accélération de l’inflation. Quel effet l’emporterait alors, de l’augmentation de certaines recettes fiscales ou de l’alourdissement de la charge de la dette ?
En conclusion
Jusqu’à preuve du contraire, je reste donc assez sceptique sur les bienfaits d’une accélération de l’inflation pour alléger le poids de la dette publique. Ce qui a pu être vrai en 1720, en 1797 ou aux lendemains des deux guerres mondiales pour la dette de l’Etat ou dans les années 70 pour celle des ménages ne l’est plus aujourd’hui.
Une accélération de l’inflation serait même à mon sens dangereuse. D’abord parce que, dans un contexte de concurrence mondiale interdisant une augmentation parallèle des salaires, une inflation plus forte contribuerait à laminer le pouvoir d’achat et à amplifier une grogne sociale déjà forte. Ensuite parce qu'il est loisible de se demander si une accélération de l’inflation, qui se traduirait par une hausse des taux d’intérêt à long terme, n’aurait pas l’effet inverse en rendant beaucoup moins supportable le coût de la dette.