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"Choisir ce que va être notre manière de vivre ensemble"

03.03.07

Permalien 20:49:13, par Denis Email , 1624 mots   French (FR) latin1
Catégories: François Bayrou

"Choisir ce que va être notre manière de vivre ensemble"

D’abord, il y a eu, depuis 2002, la dénonciation de la façon de gouverner au cours des vingt-cinq dernières années. Bien sûr, lui-même y a participé en tant que ministre de l’Education dans les gouvernements Balladur puis Juppé. Mais n’est-il pas "difficile de dénoncer aussi clairement la friponnerie des autres si l’on est pas soi même quelque peu fripon" (1) ?

Ensuite est venue ces dernières semaines la dénonciation du jeu des médias, qui a attiré la curiosité de tous et ne pouvait que susciter la bienveillance de chacun.

Et puis, il y a eu la présentation de son programme économique et social le 23 février dernier. S’y trouvaient nombre d’idées qui me sont chères : la nécessité de poursuivre la réforme des retraites en supprimant les régimes spéciaux et en instaurant un système de points ; l’interdiction de présenter un projet de budget en déficit (ce qui ne signifie pas que le budget constaté ne serait pas lui en déficit en cas de récession entraînant une baisse des recettes) hors dépenses d’investissement (la notion est à préciser car cela peut évidemment être la porte ouverte à tous les contournements) ; le nettoyage des niches fiscales ("autant d’atteintes au principe de la progressivité de l’impôt").

Surtout, ce programme repose sur l’idée centrale, la conviction affichée que "le déficit actuel de l’Etat ne soutient plus la croissance mais, au contraire, la freine", que les premières victimes de l’accroissement de la dette publique sont "les Français les plus fragiles et les plus démunis", que la lutte contre l’endettement est un "combat social".

En effet, la dérive des déficits publics et de la dette constitue une mécanique implacable, mais qui reste incomprise de la majorité des électeurs. Un cercle vicieux où la dérive des dépenses publiques conduit à toujours plus de prélèvements, des prélèvements de toutes sortes qui pèsent sur le pouvoir d’achat des ménages et qui amènent les entreprises à comprimer leurs effectifs pour compenser la hausse continue des sommes qu’elles doivent reverser à la collectivité. Un cercle vicieux qui a l’effet contraire du but recherché : alors que la hausse des dépenses publiques (ayant pour corollaire la hausse des impôts et des prélèvements) devait, dans l’esprit de ses initiateurs (2), restaurer la justice sociale, elle n’a fait qu’aggraver le chômage et la désespérance sociale en accentuant les inégalités de revenus, de statut et de perspectives. Ces effets pervers de la spirale inflationniste des dépenses publiques, et corrélativement des prélèvements obligatoires, ont touché de plein fouet les salariés du bas de l’échelle, dans leurs emploi, dans leur pouvoir d’achat, dans leurs perspectives et au final dans leur situation psychologique et affective.

Alors bien sûr, il est sans doute insuffisamment complet et précis, ce programme économique et social. Probablement perfectible. Certainement sujet à critiques. Il n’empêche. Il est le premier à tenter une "contre-inversion des valeurs" et à le clamer haut et fort. Car, de même que la relation judéo-chrétienne a inversé les valeurs, transformant le plaisir en péché et l’ascèse en vertu, la bien-pensance française, de droite comme de gauche, a réussi à convertir en vertu le vice de la toute-puissance de l’Etat, des déficits publics et de l’endettement des générations futures. Il est plus que temps qu’une voix s’élève et surtout soit entendue (là, cela risque d’être plus difficile…) pour que cesse cette gigantesque fumisterie qui consiste à laisser croire à des millions de salariés précaires et déclassés que leur salut viendra d’une intervention accrue de l’Etat et de nouvelles dépenses publiques, alors que ce sont justement l’obésité et surtout l’inefficience de l’Etat qui sont à l’origine de leur précarité et leur déclassement.

Ensuite, il y a eu la prestation sur TF1 le 26 février. Là encore, tout n’était pas parfait. D’abord parce que, au-delà du rappel (sournois ?) par PPDA de ses fonctions de ministre de l’Education Nationale, le choix des questions dans les premières minutes de l’émission le réduisait à cette expérience ministérielle. Aussi parce qu’il a quand même tenu à ménager toutes les susceptibilités, notamment syndicales, que ce soit à propos de l’éducation ou de la présence des services publics en milieu rural. En précisant tout de même qu’il conviendrait de placer ces services publics sous la responsabilité d’un interlocuteur unique là où ce serait nécessaire. Mais, et c’est peut-être là sa force (sa faiblesse pour ses détracteurs), chacun a quand même pu y entendre ce qu’il souhait entendre : les uns que les services publics seraient maintenus en milieu rural, les autres que les services publics seraient rationalisés en milieu rural. Et ne faut-il pas méditer le principe qu’il se fixe pour réformer l’Etat, de ne pas présenter un quelconque progrès comme une victoire contre les syndicats ?

Mais quand il a eu cette phrase, "il nous faut choisir ce que va être notre manière de vivre ensemble", j’ai presque eu une révélation, je dois l’avouer. Parce que quand Sarko ou Ségo déclare "je serai le Président / la Présidente de tous les Français", un doute subsiste (c’est un euphémisme) chez au moins la moitié des électeurs (pas la même moitié évidemment dans un cas ou dans l’autre). Cela sent l’imprécation, la profession de foi obligatoire et obligée plus qu’une conception sincère et réfléchie du rôle du chef de l’Etat.

Avec ce "choisir ce que va être notre manière de vivre ensemble" de Bayrou, j’entends qu’il sera vraiment le Président de tous les Français, mais sans concession et sans clientélisme. Un Président garant de l’intérêt général. Tout le contraire d’un Président ou d’une Présidente qui aura promis (3) autant de nouvelles dépenses qu’il y a d’intérêts particuliers, corporatistes et antagonistes. Sa devise à lui, cela pourrait être "A chacun selon ses efforts (mais à chacun des naufragés de la vie selon ses besoins)".

Enfin, il y a eu jeudi 1er mars ce portrait dans Envoyé Spécial, que je n’ai pu voir qu’en pointillé. Un reportage qui montrait, dans ses dernières images, un homme conscient de ses faiblesses, bien loin de la suffisance et de l’aveuglement narcissique des deux principaux candidats. N’est-ce pas là justement la véritable force de celui qui doit éclairer le chemin : ne pas se croire infaillible ?

Malgré les doutes et les interrogations que ne manquent pas de susciter son positionnement et son éventuelle victoire, mais aussi sa possible défaite dès le premier tour (pour qui appellerait-il à voter alors ?), il est à ce stade le candidat qui me séduit le plus. Peut-être par défaut. Parce qu’une victoire de Ségo ou de Sarko se fera inévitablement contre une moitié du pays. Parce qu’il me semble le plus à même d’incarner une "rupture réaliste". La rupture avec la pensée unique, avec le culte du toujours plus de dépenses et de redistribution, avec "la préférence française pour le chômage" selon le titre du célèbre article de Denis Olivennes qui montrait (en 1993 déjà…) comment nos choix collectifs implicites sont à l’origine de la situation de chômage de masse et de désespérance sociale qui ronge le tissu social.

Et pour finir sur la question de la future majorité parlementaire (4), il l’a dit lui-même lundi sur TF1 : il serait incompréhensible que les Français ne donnent pas au Président qu’ils auront choisi les moyens législatifs de gouverner. Alors dans le cas contraire, s’il était amené à constater qu’il n’a pas les moyens de sa politique, en tirerait-il les conséquences en se démettant ? Dans la plus pure tradition gaullienne.

Si le premier tour de l’élection présidentielle avait lieu demain, je crois que je n'hésiterais pas un instant. Je voterais François Bayrou. Au risque d’une heureuse surprise ?

(1) le Duc de Castries dans sa biographie de Beaumarchais.
(2) Qui n’ont pas dû suffisamment méditer cette phrase de Raymond Aron : "Si l’on veut penser ou agir dans le domaine politique, avant tout il faut prendre le monde tel qu’il est et ne pas se fermer avec des idéologies toutes faites l’accès à la réflexion concrète" (Lettre d’un jeune Français en Allemagne)
(3) Je ne résiste pas à la tentation de citer cette autre phrase, toujours sur TF1 lundi, et qui se passe de commentaires : "Les campagnes électorales ne se gagnent plus avec des promesses".
(4) Annoncé dans une interview au Monde daté du 3 mars, le projet de faire élire au scrutin proportionnel la moitié des parlementaires (et non pas "[d’établir] la proportionnelle" comme annoncé en une du Monde) sera sûrement sujet à de fortes controverses eu égard au risque de retour en force du "régime des partis" qui a disqualifié la IVe République.

12 commentaires

Commentaire de: Aetius [Visiteur]
AetiusBonjour Denis. Tu nous revient tout hâlé !?

Dans ton éloge bayrousien, tu reprends : "la lutte contre l’endettement est un "combat social"."
Estimes tu comme faisant partie du "comb
04.03.07 @ 03:07
Commentaire de: Aetius [Visiteur]
AetiusTu nous reviens... C'est l'heure.
04.03.07 @ 03:08
Commentaire de: Denis [Membre] Email
DenisAetius,
Bayrou souhaite augmenter le rendement de l'impôt sur le revenu au travers de la limitation des niches fiscales (défiscalisation immobilière et DOM-TOM, Sofica et Sofipêche etc) qui prof
04.03.07 @ 07:35
Commentaire de: Carambar [Membre] Email
CarambarEt bien voilà, on y est... Denis Castel est le "Loïc Le Meur" de Bayrou.. Mais je suis convaincu que la démarche est plus honnête et résulte d'un processus de maturation sans calcul préalable..
04.03.07 @ 11:28
Commentaire de: Aetius [Visiteur]
AetiusDenis,

Ce n'est pas l'élection en elle même qui pose problème : c'est sa suite, qui risque de déboucher sur une impossibilité institutionnelle !

Tu poses donc le postulat sui
04.03.07 @ 11:31
Commentaire de: Denis [Membre] Email
DenisCarambar> c'est peut-être un peu surestimer mon audience...

Aetius> une victoire de François Bayrou ne pourrait pas aller à mon avis sans être suivie d'une recomposition profonde du paysa
04.03.07 @ 12:12
Commentaire de: Minerve [Visiteur]
MinerveJolie phrase et joli titre .

En lisant la suite ,je me suis dit :ça y est ,il est tombé dans le piège médiatique qu'il refuse pourtant avec force ,mais pour le moment ,avouez le ,c'est "t
05.03.07 @ 10:59
Commentaire de: Angélique [Visiteur]
AngéliqueLe vivre ensemble n’est pas un slogan attribuer à tel ou tel candidat, mais une phrase qui peut être placée dans bien des contextes, à des niveaux différents sans y voir un simple slogan qui ne s’appa
05.03.07 @ 11:43
Commentaire de: Jean-Louis VIRAT [Visiteur]
Jean-Louis VIRAT"Intellectuellement" je comprends que l'on ne suive pas le choix que fait Denis. Mais, comme le dit Denis "faute de grives...". Et au bout du compte faire un choix voué probablement à l'échec (SR ou N
05.03.07 @ 14:10
Commentaire de: laurentpoujol [Visiteur]
laurentpoujolBayrou: l'absence de conviction, un modèle?
Cette campagne n'est pas si surprenante que ça:
• la candidate du parti socialiste nous invite à revenir au monde que le monde à définitivement
05.03.07 @ 20:42
Commentaire de: Aetius [Visiteur]
AetiusJean-Louis,
Bayrou porte actuellement un masque.
Cela fait seulement six mois qu'il ne vote plus avec l'UMP.
Ecoute ce qu'en pense Santini, fondateur et numéro deux de l'UDF.
<
05.03.07 @ 21:01
Commentaire de: Denis [Membre] Email
DenisJ'ai écouté le début de l'interview de Santini qui se montre d'une suffisance notable (à moins que ce ne soit de l'aveuglement) notamment quant il déclare "il vaut mieux être avec le gagnant dès l
06.03.07 @ 05:29