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Le week-end dernier, je me suis trouvé, pour des raisons de démarche administrative, à ressortir mes feuilles de paye de 2001-2002. En les parcourant d'un oeil distrait, il m'a semblé que le rapport entre salaire brut et salaire net était plus favorable il y a 4 ans. Intrigué, je me suis lancé dans des comparaisons (un peu simplistes et donc forcément hasardeuses) qui ont donné le résultat suivant :
=> en 2002, pour 100 € de salaire brut, je percevais un salaire net (salaire brut - charges sociales "salariales") de 79 € et mon employeur décaissait au total 147 € (salaire net + charges sociales "salariales" + charges sociales "patronales")
=> en 2006, toujours pour 100 € de salaire brut, je perçois un salaire net (salaire brut - charges sociales "salariales") de 75 € et mon employeur décaisse au total 165 € (salaire net + charges sociales "salariales" + charges sociales "patronales")
J'ai voulu poursuivre cette étude (des plus empiriques et, j'en conviens, pas très scientifique) avec les bulletins de salaire de mon épouse. Résultats :
=> en 2002, pour 100 € de salaire brut, elle percevait un salaire net de 80 € et son employeur décaissait au total 140 €
=> en 2006, pour 100 € de salaire brut, elle perçoit un salaire net de 79 € et son employeur décaisse au total 150 €
Ces chiffres ne sont évidemment pas très significatifs et sont à prendre avec précaution, car ils varient d'une entreprise à l'autre (selon les régimes de prévoyance, les mutuelles etc) et en fonction des niveaux de rémunération. Mais ils me fournissent quand même un bon prétexte pour évoquer la question du partage de la valeur ajoutée, un sujet de débat récurrent à l'instar de celui concernant la mesure de l'inflation et l'évolution du pouvoir d'achat.
Compte tenu de la stagnation des salaires et de l'envolée des profits des entreprises, certains se sont convaincus que le partage de la valeur ajoutée produite dans les entreprises s'est déformé ces dernières années au profit des actionnaires et au détriment des salariés. D'autres leur rétorquent, chiffres à l'appui, que le partage de la valeur ajoutée entre salaires et profits est resté relativement stable (1), en tout cas depuis la fin des années quatre-vingt (Cf. graphique en haut de page).
Tous ont raison (c'est comme à l'école des fans avec Jacques Martin...), sauf qu'ils ne parlent pas de la même chose !
Il convient donc d'apporter une précision importante sur cette notion de partage de la valeur ajoutée, pour tenter de dissiper le gigantesque malentendu qui dresse un mur d'incompréhension entre salariés et dirigeants d'entreprises :
La valeur ajoutée produite dans les entreprises n'est pas partagée seulement entre les salaires perçus pas les salariés (le "salaire net") et les profits réinvestis ou distribués aux actionnaires. Cette valeur ajoutée est partagée entre le facteur travail (les salariés et les organismes sociaux) et le facteur capital (l'investissement et les apporteurs de capitaux : actionnaires, établissements de crédit).
Donc, quand il est dit ou écrit que la part de la valeur ajoutée produite qui revient aux salariés est stable aux environ de 65 %, ce n'est pas seulement le salaire net perçu par le salarié qui figure dans ces 65 %, mais aussi les cotisations sociales à sa charge et celles à la charge de l'entreprise. C'est-à-dire les environ 150 à 160 € que décaisse au total l'employeur pour un salaire brut de 100 € (Cf. mes exemples précédents). La précision figure d'ailleurs sur le graphique "emprunté" aux Echos (mention "y compris impôts sur la main d'oeuvre et les salaires"), mais les médias grand public ne vont malheureusement pas jusqu'à ce niveau de détail...
Autrement dit, sur les 65 % de la valeur ajoutée qualifiés de façon abusive et réductrice de "part des salaires", environ la moitié (cela dépend des entreprises et des niveaux de rémunération) revient directement et immédiatement aux salariés sous forme de salaire net, et l'autre moitié est redistribuée (aux retraités, chômeurs, malades etc).
J'en reviens aux gagnants de l'école des fans. Tout le monde a raison :
=> les dirigeants d'entreprise, parce que le partage de la valeur ajoutée est effectivement restée stable ces dernières années;
=> les salariés, parce que cette stabilité n'est due qu'à l'augmentation des prélèvements en faveur des organismes sociaux (2) et que la part des salaires nets perçus par les salariés dans la valeur ajoutée produite a elle sans doute baissé.
Il serait donc intéressant que les organismes d'études (Insee, Rexecode etc) fassent ce distinguo à l'avenir dans leurs livraisons sur l'évolution du partage de la valeur ajoutée.
Cela explique par ailleurs en partie pourquoi le taux de prélèvements obligatoires reste stable à 44 % du PIB.
Cela souligne enfin la nécessité impérieuse et urgente d'élargir l'assiette des prélèvements des organismes sociaux, en l'étendant par exemple à la consommation au travers de la TVA sociale ou aux revenus du patrimoine. Parce que l'excès de prélèvements sociaux sur le travail est la première cause d'abord du chômage, et ensuite de la stagnation des salaires.
(1) "Le partage entre salaires et profits est stable, mais le poids des dividendes a fortement progressé. Alors qu'en Allemagne, par exemple, le poids de la rémunération des salariés dans la valeur ajoutée est en forte baisse, il « apparaît remarquablement stable en France » ces douze dernières années. La hausse de la part des revenus allant aux actionnaires s'est faite au détriment de l'investissement." ("Le rapport du CERC corrige plusieurs idées reçues" dans Les Echos n° 19797 du 20 Novembre 2006). Voir aussi l'étude menée par Rexecode (Les Echos du 11 mai 2005).
(2) Pour 100 € de salaire brut, les employeurs doivent décaisser plus en 2006 qu'en 2002 (Cf. mes exemples). A titre d'exemple, entre 2002 et 2006, la cotisation chômage à la charge du salarié est passée de 2,10 % à 2,44 % et celle à la charge de l'employeur de 3,70 % à 4,04 %.