| « Témoignage d’un cheminot de base (2) | La SNCF vue par un cheminot de base » |
Denis,
Il me semble important dans un premier temps de te parler de la SNCF. Je ne sais pas quelle connaissance tu as de cette entreprise, si tu as un membre de ta famille qui y travaille par exemple, aussi si je te donne des éléments qui te semblent évidents, ne m'en veux pas.
Le premier point très important à bien comprendre, à mon avis, c'est que la SNCF n'est pas un énorme bloc monolithique style mammouth à dégraisser. L'organisation structurelle de la SNCF est étonnamment proche de celle de l'Etat. C'est un fait dont je n'avais pas pris pleinement conscience avant de réfléchir à ce que j'allais t'écrire.
On trouve d'abord une direction nationale tout en haut de la structure, située à Paris bien sûr, qui décide, avec les politiques, des grands choix stratégiques pour la France entière. Elle correspond donc au gouvernement de nos institutions.
A l'étage en dessous on trouve des directions régionales. Pour la SNCF il y a 22 régions (23 il y a quelques années), mais le découpage est très différent de celui de nos régions administratives. En matière ferroviaire, la région parisienne est prépondérante. Tout d'abord prend une carte du réseau national et tu verras une magnifique étoile avec Paris comme centre. Ensuite il y a le Transilien qui en termes tant de fréquentation que d'infrastructure représente une part "hors norme" de l'activité de la SNCF. Ainsi l'Ile-de-France cumule à elle seule 5 ou 6 régions, j’avoue que je ne le sais pas précisément. Ensuite, les autres régions SNCF regroupent généralement 2 régions administratives.
Enfin, chaque région est découpée en établissement. Le plus souvent, ces établissements correspondent à un ou deux de nos départements, avec une grande gare principale et des gares satellites.
Une fois tout cela constaté, il faut maintenant comprendre que chaque région (voire certains gros établissements) jouit d'une relative autonomie. Un exemple, la loi sur le jour férié travaillé à la Pentecôte n'est pas appliqué de la même manière partout. Tout donne lieu à des négociations locales entre les syndicats locaux et la direction régionale. Alors bien sûr, chaque région a sa propre histoire et ses propres "coutumes" dans ces échanges. Même si tu auras peut-être du mal à le croire, en région parisienne les syndicats sont beaucoup plus impliqués dans la gestion de l'entreprise et la culture du dialogue existe. A l'opposé, à Toulouse ou Marseille, le conflit est permanent. Moi qui regarde tout ça de près, je me demande souvent comment les cheminots de ces deux villes font pour vivre, ils sont en grève tout les deux mois !!!
A mon humble avis, il n'existe donc pas une SNCF, mais des SNCF. De la même manière je trouve que c'est une erreur grossière de fonctionner sur un statut unique du cheminot. Il n'existe pas une condition cheminote aujourd’hui, c'est idiot !
C'est le deuxième point important pour la compréhension de cette entreprise. Il existe chez nous une multitude de métiers dont les obligations et les contraintes n'ont strictement rien à voir les uns avec les autres. Je ne vais pas t'en faire une liste complète (j'en serais bien incapable), mais on peut découper l'ensemble des employés de la SNCF en grandes familles. On trouve donc :
- les administratifs : vu l'organisation de l'entreprise que je viens de te décrire, tu te doutes bien qu'ils sont nombreux…
- les commerciaux : avec de très grandes subtilités (j' y reviendrai plus tard).
- l'entretien des voies avec trois grandes familles : le service électrique, la maintenance des voies, et les caténaires.
- l'entretien du matériel.
- l'infrastructure : tous ceux qui sont chargés de faire fonctionner les installations (j’en fais partie).
- Le personnel roulant : il comprend les contrôleurs et les fameux conducteurs.
Voilà, pour faire vite, les différentes familles de "cheminots". Là-dessus vient se greffer ce qui est, à mon avis, la spécificité principale du chemin de fer : c’est une évidence, mais il y a des trains 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, 365 jours par an. Quand on y pense, c'est LA justification du statut particulier du cheminot.
Maintenant, qui est concerné par cette permanence du trafic ?
Les administratifs ont des horaires de bureaux classiques et ne croulent, je le pense sincèrement, ni sous une charge de travail démente ni sous une pression hiérarchique écrasante.
Les commerciaux commencent parfois tôt et peuvent finir tard, ils travaillent aussi le week-end, mais c'est le lot de tout ceux qui travaillent dans le commerce. Au moins ils ont l'assurance de faire leurs heures et pas une de plus. De plus, il faut noter que des "boutiques SNCF" se développent de plus en plus et qu' elles sont tenues par du personnel avec des contrats de droit privé. De même, le volonté de la direction est de développer l' utilisation des bornes automatiques et des achats en ligne. Chaque année il y a des objectifs chiffrés sur ce point.
Le personnel entretenant les voies travaille, en général, de journée et en semaine comme tout le monde. Il faut toutefois introduire pour eux une nuance en fonction du lieu. En région parisienne, par exemple, ils travaillent souvent la nuit, car il y a trop de train la journée. Qui plus est, ils travaillent tous dehors, quel que soit le temps, et ont donc un métier pénible .
Pour la maintenance du matériel, je ne suis pas sûr, donc je ne dirai rien plutôt que des bêtises.
Voilà déjà beaucoup beaucoup de monde qu'on appelle "cheminot" mais pour qui, en fait, j'ose le dire, avoir un statut particulier n'est pas toujours justifié.
Pour les deux groupes restant (infrastructures et personnel roulant), l'obligation de service permanent joue à fond. Les horaires sont forcément décalés, les week-ends n'existent plus, les jours fériés non plus. Je te détaillerai tout ça pour que tu comprennes les implications de ces horaires sur la vie du cheminot.
Voilà, Denis, le plus schématiquement possible la SNCF aujourd’hui : quand on croise les spécificités régionales et les particularités des métiers, on obtient une image réelle de ce qu'est la SNCF. Il me semble évident, contre l'avis de tous les syndicats évidemment, que vouloir appliquer un statut unique à des professions si différentes dans des régions aux contraintes diverses me semble stupide.
Je ne pense pas être du genre "pleureuse", Denis, mais quand je lis dans ton post les "privilèges exorbitants", ça me fait mal crois-moi. Des privilégiés oui il y en a légion à la SNCF, je suis d'accord. Mais ne fais pas l'erreur de mettre tous le monde dans le même panier et je t'expliquerai pourquoi dans ma prochaine lettre. Le grand privilégié que je suis va passer samedi et dimanche de midi à vingt heures au boulot.
A très bientôt.
Amitiés sincères.
Réba