| « Paris, mercredi 31 janvier 2007, 19 heures | Une autre "histoire de cornecul" ? » |

L’économie mondiale en général et l’économie française en particulier sont aujourd’hui placées dans une situation un peu particulière, dont je ne sais si elle s’est déjà produite dans le passé : les prix des actifs (actions, obligations, immobilier, matières premières) sont tous en même temps à leur plus haut historique, ou viennent en tout cas de connaître plusieurs années consécutives de hausse.
Cette situation est en grande partie liée à l’abondance de liquidités, un facteur déjà évoqué pour expliquer l’absence de réaction des marchés obligataires à la dégradation du rating de la dette publique de l’Italie par les agences de notation financière : les politiques monétaires très accommodantes menées aux Etats-Unis jusqu’en 2004 et en Europe jusqu’encore récemment, ont favorisé la création monétaire et l’accumulation de monceaux de liquidités. S’y ajoutent les excédents de change accumulés par les pays producteurs de pétrole, notamment les monarchies du Golfe et la Russie, et les puissances exportatrices émergentes comme la Chine (dont les réserves de change ont dépassé récemment la barre des 1.000 milliards de dollars).
Ces masses de capitaux cherchent à s’investir à tout prix, ce qui contribue à pousser à la hausse les prix des actifs de toute nature : immobilier, matières premières, actions et obligations.
Ce phénomène est particulièrement patent dans le cas du développement du LBO (leverage buy-out, rachat d’entreprises financé par endettement), dont certaines opérations marquent le triomphe de la plus-value à court terme sur l’investissement productif à long terme, poussant même certains, qui ont fait leur fortune de cette financiarisation de l’économie, à s’inquiéter des excès en matière d’endettement in fine dans ce genre d’opérations.
La baisse du prix du baril de pétrole constatée depuis l’été 2006 marquera-t-elle la fin de ce cycle de hausse ininterrompue et concomitante des marchés d’actifs ?

Outre qu’elle traduit un renversement des anticipations des fonds spéculatifs (les fameux "hedge funds") qui "jouent" désormais la baisse du prix des matières premières en les vendant à découvert, cette baisse du baril de pétrole a aussi pour effet de faire fondre les excédents financiers qu’encaissent les pétromonarchies et qu’elles réinvestissaient jusqu’à maintenant en Bons du Trésor américains, en emprunts d’Etat européens ou en actions et en immobilier.
Pour les seules pétromonarchies (Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis, Koweit et Quatar), dont la production cumulée atteignaient 14,63 millions de baril/jour en décembre 2006, et qui réinvestissent la majeure partie de leurs recettes pétrolières, on peut ainsi estimer grossièrement que le manque à gagner du fait du recul de 75 à 50 $ du prix du baril s’établit en un semestre à 66 milliards de $ (14,63 Mbj x 25 $ x 180 jours). Ce sont donc autant de capitaux en moins susceptibles de s’investir et d’entretenir la hausse des marchés d’actifs en 2007.
Cette destruction de liquidités, que viennent amplifier la hausse des taux de la Fed et de la BCE et les opérations spédculatives des hedge funds, pourrait bien enclencher une réaction en chaîne : sans aller jusqu’à envisager un scénario noir de krach généralisé et nonobstant les facteurs fondamentaux spécifiques à chacun des marchés concernés, la hausse des rendements obligataires qu’impliquerait une baisse des cours des obligations pourrait se propager aux marchés d’actions (la valorisation d'une action par l'actualisation des flux de revenus futurs évolue à l'inverse des taux à long terme) et au marché immobilier (par le renchérissement du coût du crédit), freinant leur hausse, voire inversant la tendance haussière constatée ces dernières années sur ces marchés.
Une telle évolution ne serait pas sans conséquences sur le plan intérieur en France, en réduisant les marges de manoeuvre budgétaires du gouvernement issu de la prochaine élection présidentielle : d'une part, parce qu'une hausse des taux obligataires alourdirait la facture de la dette publique et d'autre part, parce qu'elle pourrait se traduire par un ralentissement de l'activité économique et donc par de moindres recettes fiscales.